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Francky Belfort 20 juillet 2018

Port-au-Prince, le 20 juillet 2018, l’entrepreneur Haïtien, Réginald Boulos dans une lettre ouverte adressée aux haïtiens a exprimé ses amertumes suite aux actes de pillages et de vandalisme du 6 et 7 juillet dernier, exercés contre les entreprises dans lesquelles il est associé. Il qualifie ses actes de pire injustices.

En voici le contenu :

REGINALD BOULOS, M.D., M.P.H. LETTRE OUVERTE À MES FRÈRES ET SŒURS HAÏTIENS

J’ai vécu avec une profonde amertume l’action violente exercée contre les entreprises dans lesquelles je suis associé. Ces entreprises sont le fruit de plus de quarante-deux années de travail éprouvant, de longues nuits de rélexion et d’investissements continus, preuve de ma foi inébranlable dans mon pays. Avant tout, je tiens
à exprimer mes sympathies émues et ma solidarité à l’endroit des autres maisons de commerce pillées ou incen- diées, à ces marchandes dont les tréteaux ont été détruits, aux propriétaires dont les automobiles personnels ont été endommagés et à tous les chaufeurs du transport en commun privés de leur gagne-pain.
En toute équité, rien ne saurait justiier qu’on détruise avec une telle violence l’œuvre d’un homme qui n’a fait que du bien à sa communauté. Je n’ai fait de mal à personne. J’ai toujours payé régulièrement mes impôts. Ma profession de médecin et mes initiatives d’entrepreneur responsable, aux fortes convictions civiques et huma- nistes, m’ont amené à construire des hôpitaux, des centres de santé, des écoles au bénéice des plus vulnérables d’entre nous. Ces opérations de ‘‘ déchouquage ’’, froidement concoctées et exécutées sous le couvert d’actions de foules mécontentes, constituent la pire des injustices faite à un homme qui a passé sa vie à créer des emplois et emploie aujourd’hui plus de deux mille de ses frères et sœurs haïtiens. Combien d’autres années de durs labeurs me reste-t-il pour tout reconstituer et réparer une telle injustice ? Dieu seul en détient la clé. J’ai, cependant, la foi que par l’intercession et la magnanimité du Très-Haut, je saurai surmonter mes doutes du moment et me relever dignement, fût-ce avec peine et mélancolie.
Ces actes de destruction d’une violence inouïe m’ont évidemment ébranlé. Les auteurs intellectuels et exécutants de telles monstruosités ont-ils pensé un instant à leurs conséquences désastreuses et douloureuses dans la vie de ces jeunes travailleurs, ces professionnels dévoués, ces mères et pères de famille dont le seul crime n’a été que de vouloir gagner leur pain quotidien dans la dignité par le travail et à la sueur de leur front ? Ils sont plusieurs centaines à se retrouver actuellement, par la force des choses, sans emploi et à aller grossir les rangs de ceux qui doutent de plus en plus de l’avenir du pays, qui s’inquiètent de leur demain, de celui de leurs enfants et qui contemplent l’exil vers des terres plus accueillantes et prospères malgré leur attachement viscéral à la terre natale. C’est 673 salariés directs de la Délimart qui sont, à présent, au chômage et des centaines d’autres, dépendant de l’activité de nos fournisseurs locaux, à être sur le pavé sans revenus dans un contexte économique et social déjà très précaire. Tout un écosystème social, fait de petits marchands mobiles d’articles divers, de vendeurs ixes et mobiles de repas chauds, d’artisans et d’ingénieux confectionneurs de produits comestibles de la capitale et de la province, s’était constitué autour de la Délimart. Entre les agents économiques d’un tel réseau s’établissaient des relations d’afaires durables et ponctuelles qui faisaient vivre des ménages entiers. C’est avec tristesse et les larmes aux yeux que j’ai assisté à l’efondrement, en un jour et par l’action malveillante de criminels sous contrat, de toute cette chaîne d’échanges commerciaux mutuellement dépendants et essentiels à l’économie nationale.
Chers compatriotes, l’heure est venue de nous demander sereinement et sérieusement de quelle Haïti voulons-nous. Les choses doivent changer dans le sens du bien dans notre pays. Il nous faudra tenir compte des demandes légitimes de mieux-être émanant des catégories pauvres et marginalisées de notre peuple. En raison
20, Blvd. T. Louverture, HT6120 Port au Prince, HAÏTI Tel: (509) 2816-1001
email: reginaldboulos@gmail.com

de la stagnation de l’économie, de l’instabilité politique et des crises sociales de tous ordres, les couches dites moyennes se voient de plus en plus exposées à cette précarité qui semblent n’épargner que de petites poches de richesse. Quand l’ascenseur social ne fonctionne plus, et que des segments importants de la société vivent dans l’angoisse perpétuelle d’une improbable mobilité sociale, les frustrations abondent avec pour corollaires les agita- tions de rue et les violences de foules périodiques auxquelles notre pays est tellement accoutumé.
Lors des pillages de supermarchés le samedi 7 juillet, il se trouvait, parmi les ‘‘ déchouqueurs ’’ profes- sionnels en mission, des personnes aux conditions très humbles, des pauvres qui avaient efectivement faim et en quête de quoi se nourrir le jour-même voire le lendemain. L’appareil judiciaire doit épargner ces êtres tourmen- tés de misères insoutenables et sévir avec la dernière rigueur contre les criminels de métier, les auteurs intellectuels, les opérateurs et groupuscules politiques de mauvais aloi, et contre les acteurs et groupes d’intérêts économiques ayant commandité et inancé ces opérations ciblées de ‘‘ déchouquage ’’. La misère des humbles ne saurait servir de prétexte aux entreprises de revanche politique ni de couverture aux actes maieux de vendetta économique. La soif pathologique du pouvoir des uns constitue un frein à la consolidation de la démocratie en Haïti. De même, l’appétit glouton d’autres pour davantage de richesses mal acquises se pose en menace pour la bonne gouvernance, l’investissement entrepreneurial privé sain et la stabilité politique et sociale.
Je suis Réginald Boulos, citoyen haïtien a part entière et descendant d’immigrés libanais arrivés en Haïti au milieu du 19e siècle. Je demeurerai moi-même, entier et intégral, dans mon identité, mes engagements sociaux et mes convictions. Alors que, légitimement, nous critiquons l’attitude raciste de Donald Trump envers les immigrants, me voilà, drôlement, victime, dans mon propre pays, d’agissements racistes orientés contre les Haïtiens originaires du Moyen-Orient, lesquels sont connus pour être, dans leur grande majorité, de rudes et d’honnêtes travailleurs. Ils créent, pour beaucoup, des emplois durables et s’acquittent de leurs redevances iscales en citoyens responsables. Je n’ai pas encore décidé des suites à donner à ce déferlement de haine aux conséquences douloureuses tant pour moi que pour des centaines d’autres afectés. Je préfère attendre le retour à plus de sérénité. Une des options qui s’ofre à moi est de chercher pour mes enfants une terre plus clémente, un pays plus hospitalier aux immigrants. Je voudrais surtout éviter à mes enfants d’avoir à revivre cette expérience infernale. L’amour et l’attachement à la mère-patrie rendent un tel choix dramatique et diicilement envisageable.
J’entends surtout rester moi-même dans mon parti-pris pour la promotion de entrepreneuriat privé en Haïti, la création d’emplois à grande échelle. Je veux continuer à accompagner des entrepreneurs des classes moyennes dans la constitution d’entreprises viables et prospères. La solidarité sociale s’impose à moi et devrait s’imposer aux plus privilégiés d’entre nous comme un choix humain incontournable. Je ne me départirai jamais de mon combat progressiste pour une Haïti de création de richesses, de justice sociale et de prospérité. Une Haïti moderne où règne l’état de droit et où tous et chacun œuvrent, solidairement et collectivement, pour la protection des vies et des biens dans une communauté épanouie et apaisée.

DR RÉGINALD BOULOS
Citoyen haïtien
Port-au-Prince, le 19 juillet 2018

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